Couper à travers: Formaliser l’énorme marché national du bois au Cameroun

YAOUNDÉ, Cameroun (14 Novembre, 2012)_Une nouvelle étude a révélé que le marché domestique du bois informel du Cameroun est aussi grand que le marché d'exportation industrielle du pays. Le gouvernement tente maintenant de mettre les bûcherons ruraux et les commerçants dans le pli et de formaliser le secteur immense.
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Les chercheurs du CIFOR ont découvert que le marché domestique du bois informel au Cameroun est aussi grand que le marché légal de l’exportation. Ollivier Girard/CIFOR

YAOUNDÉ, Cameroun (14 Novembre, 2012)_Torse nu et musclé, sa peau mouchetée de taches de sciure de bois, Dieudonné Ngomo*, âgé de 58 ans, brandit sa tronçonneuse avec une aisance décontractée. Guidé par rien d’autre que des lignes noires huileuses tracées sur le tronc d’un arbre abattu à ses pieds, il coupe avec maîtrise une planche droite dans le tronc.

« Je ne vais pas vous mentir – nous faisons ça en secret », dit-il.

« Mais c’est basé là-dessus que tout le pays vit. Presque tout le monde vit de ça », dit-il.

« Nous trouvons du bois partout, dans les jachères, les champs de cacao, dans les forêts », dit-il.

Mais ce n’est pas un travail facile. La tronçonneuse a blessé Mr Ngomo beaucoup de fois – et même quand l’accès au bois a été négocié et les planches ont été sorties en toute sécurité de la forêt, c’est une route longue et difficile pour emmener le bois jusqu’au marché de Yaoundé, la capitale du Cameroun.

Des fonctionnaires de l’Etat arrêtent souvent les camions et demandent des ‘payements informels’ avant que le passage du bois soit autorisé, ou encore ils trouvent les bûcherons dans la forêt où ils leur infligent des amendes.

Mr Ngomo dit vouloir obtenir un permit d’exploitation forestière – mais dit que personne ne peut jamais expliquer comment faire pour en avoir un.

« Nous ne comprenons même pas ce que nous devons faire au juste. Si nous avions les moyens d’obtenir ces papiers, ce serait tellement plus facile pour nous », dit-il.

Peut importe si c’est légale ou illégale, Mr Ngomo dit que les populations rurales ne poserons pas leurs tronçonneuses.

« C’est un travail qui aide beaucoup de personnes, je vous le garantis. Si vous pensez au porteurs, au coupeurs – cela permet vraiment beaucoup de familles à vivre », dit Mr Ngomo, en posant une planche sur la tête d’un adolescent en attente.

« Quand je fait des planches comme celles-ci, quelqu’un d’autre peut porter 10 planches par jour hors de la forêt et gagner 5000 Francs CFA (10 $ US) ; et ceci durant 2 ou 3 semaines : ainsi une famille est sauvée! »

« Pas tout le monde ne peut avoir une plantation de cacao, un homme peut ne pas être capable d’être un bûcheron, mais sa force lui permet d’être un porteur », dit-il.

« Et cela lui permet de survivre. »

Découverte surprise

Mr Ngomo est forcé d’opérer hors de la loi, parce que tous les coups de bois pour le marché national du Cameroun restent pauvrement gouvernées. Quand le Cameroun a mis en œuvre un code d’exploitation forestière dans les années 1990, il s’est concentré sur l’exploitation de bois destinée à l’export.

« Nous préférons les appeler bûcherons informelles au lieu d’illégaux », dit Paolo Cerutti, un scientifique du Centre de Recherche Forestière Internationale (CIFOR) qui étudie le sujet.

« Le problème est que dans un grand nombre de ces pays où nous effectuons nos recherches, la loi n’est pas adaptée aux terrains, en particulier pour les petits exploitants forestiers, ce qui rend difficile d’être au clair sur ce qui est légal et ce qui est illégal. »

Mr Cerutti et autres scientifiques du CIFOR et CIRAD (Centre de coopération Internationale en Recherche Agronomique pour le Développement) ont passé quatre ans à étudier le marché du bois interne et informel du Cameroun et ont découvert qu’il était beaucoup plus grand que présumé.

En fait il a la même taille que le marché formel d’export.

« Ce n’était pas seulement une surprise pour nous, mais aussi pour l’administration et les personnes avec lesquelles nous travaillons au Cameroun », dit le chercheur Guillaume Lescuyer du CIFOR et CIRAD.

« Les volumes sont très importants et par ailleurs la situation est la même pour d’autres pays, tel que la République démocratique du Congo et la République centrafricaine, où le secteur informel est bien plus vaste que le secteur formel. »

Dans le cadre du secteur de l’exploitation forestière formelle au Cameroun, la concession dans le sud du pays doit se conformer aux exigences de durabilité – et pourtant le secteur informel reste très peu réglementé. Ollivier Girard/CIFOR 

Ceci engendre des implications énormes pour le gouvernement du Cameroun et autres pays du bassin du Conge, dit Mr Lescuyer – notamment parce que beaucoup d’entre eux se sont maintenant engagés à éradiquer l’exploitation forestière illégale.

En 2010, le Cameroun, tout comme la République démocratique du Congo auparavant, a signé un Accord de Partenariat Volontaire (APV) avec l’UE sous le plan d’action FLEGT (Forest Law Enforcement, Governance and Trade/ Application des règlementations forestières, gouvernance et échanges commerciaux), s’engageant à éradiquer l’exploitation forestière illégale à la fois du marché d’export et du marché domestique jusqu’en 2012.

Mais lorsque l’accord fût signé, l’envergure et les dynamiques du marché informel domestique n’étaient pas encore connues.

Les reformes nationales

Denis Koulagna Koutou, le secrétaire général du Ministère des Forêts et de la Faune est d’accord que c’est un grand défi – mais son département a fait des reformes une priorité.

« Il y a beaucoup d’anomalies dans ce secteur. Notre engagement (sous FLEGT) consiste à ce que nous ne pouvons pas nettoyer le secteur d’export sans prendre en compte le marché local », dit-il.

« Nous sommes un pays qui souhaite le développement, ce qui signifie que nous allons nous engager dans les travaux publiques et construire des maisons pour les populations ; et pour faire celles-ci nous avons besoin de bois. »

« Nous souhaitons commencer à standardiser toutes les activités relatives au bois. »

Mr Koulagna Koutou dit que les nouveaux résultats des recherches ont été très valorisants.

« Nous ne pouvons pas avoir un développement durable de nos ressources naturelles sans données fiables », dit-il.

« Le CIFOR a été le premier dans la sous-région à s’engager dans une étude à long terme, une bonne recherche quantitative qui nous a permis d’identifier où sont les problèmes. »

« Je pense que ceci est très fondamentale : le rôle de la recherche dans la gestion durable des ressources naturelles. »

Travailler ensemble

En supplément des statistiques, le CIFOR et le CIRAD ont donné des conseils stratégiques au gouvernement camerounais, afin de l’assister au procès de légalisation du marché du bois informel domestique.

« Nous avons proposé qu’ils mettent en œuvre un ‘permit d’exploitation de bois à petite échelle’, qui devrait rejoindre les pratiques actuelles à petite échelle des bûcherons, et qu’ils essayent ensuite de mettre en œuvre une gestion plus durable de ces ressources », dit Mr Lescuyer.

« En ce qui concerne l’exploitation forestière formelle , il y a une sorte de cadre régulateur qui définit les exigences de gestion forestière durable, en accord avec les régulations du Cameroun – mais pour l’instant, l’exploitation forestière informelle est complètement hors de ce cadre formel », dit-il.

« C’est une discussion », ajoute Mr Cerutti.

« Parce que nous ne sommes pas des politiciens, nous ne connaissons parfois pas le contexte politique d’une situation, ainsi c’est eux qui nous disent si telle ou telle option est possible ou pas, à cause de telles ou telles raisons. »

« Je pense qu’il y a une bonne base pour la collaboration. »

Le chercheur Edouard Essiane Mendoula du CIFOR a lui aussi travaillé sur ce projet.

« Il est évident que les changements vont se faire lentement », dit-il.

« Mais nous pouvons déjà sentir un changement. »

Comme une loterie

Dans les forêts et les centres urbains de ventes, les vendeurs de bois informel attendent que leur travail soit reconnu par la loi.

Amadou Hayakou* supervise les affaires quotidiennes dans l’un des nombreux marchés de Yaoundé. Il a été élu chef du marché par les 65 personnes, en majorité des femmes, qui y travaillent.

Les commerçants sur les marchés de bois de Yaoundé disent vouloir que l’industrie soit formalisée. Ollivier Girard/CIFOR  

« Nous ne souhaitons pas travailler illégalement, nous attendons de devenir légaux », dit-il.

« Le bois illégal est comme une loterie – peut-être qu’aujourd’hui vous pouvez en gagner votre vie, mais demain, le jour d’après, qui sait ? »

Il dit que les gens préféreraient de payer des taxes fixes que de courir le risque de ‘payements informels’ imprévisibles sur le chemin vers le marché.

« Si c’est légal, vous allez acheter le bois à la scierie et si vous investissez deux millions (Francs CFA – 4000 $ US), vous pouvez être sur que peut importe de ce qui va arriver, vous allez récupérer vos deux millions, vous n’allez jamais être arrêté et votre bois ne va jamais être confisqué. »

* Certains noms ont été changés.

Pour plus d’histoires du Bassin du Congo, cliquez ici.

Le projet Pro-Formal (Options politiques et réglementaires visant à reconnaître et à mieux intégrer le secteur national du bois dans les pays tropicaux) est financé par la Commission européenne et s’inscrit dans le cadre du Programme de recherche du CGIAR sur les forêts, les arbres et l’agroforesterie (en anglais).

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