Des cartes pour la population : les Papous planifient l’utilisation de leurs terres

BOGOR, Indonésie (15 décembre, 2012)_Lorsque l’on nous demande sur quoi portent nos recherches, nous répondons : nous travaillons sur l’aménagement du territoire. Il est rare que l’on nous pose d’autres questions. La plupart du temps, après quelques secondes de silence embarrassé, les gens passent rapidement à un autre sujet.
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Les habitants de Mamberamo, en Papouasie, soutiennent les initiatives de conservation, mais souhaitent également des services et des projets de développement ; ils participent à présent à l’aménagement du territoire. Mokhamad Edliadi (CIFOR)

BOGOR, Indonésie (15 décembre, 2012)_Lorsque l’on nous demande sur quoi portent nos recherches, nous répondons : nous travaillons sur l’aménagement du territoire. Il est rare que l’on nous pose d’autres questions. La plupart du temps, après quelques secondes de silence embarrassé, les gens passent rapidement à un autre sujet.

L’aménagement du territoire semble en effet être un sujet de recherche on ne peut plus ennuyeux : inintéressant, bureaucratique et administratif, probablement une sorte d’horrible étude documentaire. Mais lorsque vous allez à Mamberamo, en Papouasie, c’est différent. Loin d’être un « concept ennuyeux », l’aménagement du territoire nous aide à comprendre les moyens de subsistance des populations, ce qui les fait réagir et s’adapter et comment elles peuvent influencer leur avenir.

À Mamberamo, même si de nombreuses personnes ne connaissent pas grand-chose à l’aménagement du territoire, tout le monde (habitants, migrants, fonctionnaires locaux, membres d’ONG et travailleurs du secteur privé) sait dresser une carte du territoire, diviser celui-ci en zones, négocier les droits et les activités, définir les limites, les frontières et l’accès. On s’aperçoit très vite que l’aménagement du territoire est partout et que tout le monde en parle, d’une manière ou d’une autre.

Mamberamo est un vaste bassin versant recouvert d’environ 8 millions d’hectares de forêts naturelles dans différents écosystèmes : montagnes, collines, marais, mangroves et plaines. Le Mamberamo est un fleuve d’environ 800 kilomètres issu de la réunion de deux rivières, la Tariku et la Taritatu, et il coule des montagnes Jayawijaya jusqu’à la côte nord de la Papouasie et l’océan Pacifique.

Dans une région aussi reculée, l’accès est crucial en matière de gestion et d’aménagement du territoire. Le Mamberamo est le principal moyen d’accéder à la zone. C’est aussi la principale source de subsistance pour les habitants. C’est une autoroute sur laquelle ils se déplacent dans de petites pirogues motorisées.

Depuis l’amont vers l’océan, on traverse une diversité de paysages et d’écosystèmes et autant de groupes ethniques différents que de villages sur les berges. L’aménagement du territoire doit capter la complexité des utilisations foncières locales et la diversité des paysages pour être pertinente à l’échelon local.

En amont, le fleuve serpente dans un marais car le sol n’est pas assez stable pour fournir une direction au cours d’eau : ce n’est que de la vase. C’est ici que se trouvent les plus grandes forêts de sagou et le village de Papasena. Les habitants pêchent pour manger et gagner de l’argent, et extraient de l’amidon du sagou naturel et planté. C’est la raison pour laquelle ils souhaitent que cette région demeure une réserve d’extraction.

Depuis Papasena, le Mamberamo pénètre dans un couloir vallonné et montagneux qui se transforme en une ligne droite de 130 kilomètres. Il faut passer au moins trois rapides pour atteindre des eaux plus calmes et des villages situés à proximité de l’autoroute fluviale.

Le fleuve est une autoroute et source de subsistance pour les habitants. Mokhamad Edliadi (CIFOR)

Plus haut dans les montagnes, entre le Mamberamo et la rivière Apawer qui lui est parallèle, certains villages comme Metaweja se trouvent loin de la principale voix fluviale. Pour y accéder, il faut marcher pendant plusieurs jours en suivant des lits pierreux.

En poursuivant en aval vers le nord, on atteint la fin du couloir vallonné et on retrouve les méandres du Mamberamo, en passant près du lac Rombebai, riche en poissons et en traversant la mangrove de Yoke sur sa rive nord. Dans la mangrove, les villages sont bâtis sur pilotis et les habitants pêchent des poissons d’eau douce ou salée, des crabes, des crevettes et des crustacés.

La principale demande de tous les habitants de Mamberamo est l’amélioration des moyens de déplacement. Dans tous les villages sauf un (Burmeso, qui vient de devenir la nouvelle capitale de la régence), il est long et onéreux de se rendre la capitale. Les habitants souhaitent faciliter l’accès à l’aide de routes, de pistes d’atterrissage et de canaux pour créer des raccourcis dans les méandres du fleuve.

Un barrage électrique est en projet depuis des années pour couper la ligne droite que forme le fleuve. S’il devient officiellement intégré au nouveau plan d’aménagement du territoire, ce barrage affecterait directement les villages de Kwerba et Burmeso, entre autres. Les compagnies minières font également pression sur le gouvernement local pour obtenir la permission d’exploiter le charbon. L’une des plus grandes concessions forestières d’Indonésie (660 000 hectares) est déjà en exploitation à Burmeso et aux alentours.

Les cartes peuvent donner aux habitants le pouvoir de négocier avec le gouvernement sur la manière d’utiliser leurs terres. Mokhamad Edliadi (CIFOR)

Le fleuve sépare le bassin versant en deux. À l’ouest se situe une forêt de production, où les activités de développement sont autorisées. Mais tous les villages situés à l’est font partie d’une vaste zone protégée (2 millions d’hectares).

La réserve sauvage du Mamberamo Foja est devenue célèbre après la découverte d’un « paradis perdu », un sanctuaire pour de nombreuses nouvelles espèces animales et végétales. Les intitutions de conservation tentent de maintenir cette zone intacte, via le plan d’aménagement du territoire. Pourtant, les habitants qui y vivent, depuis longtemps et bien avant que ses limites ne soient officiellement établies, ne sont pas d’accord. Ils estiment que la situation est injuste si l’accès aux infrastructures et le développement dépendent de l’emplacement du village dans le bassin versant.

L’aménagement du territoire consiste à comprendre les problèmes d’accès, de zonage et de gestion des ressources ; il devrait prendre en compte les besoins et préoccupations des populations locales, entre autres. Nous devons élaborer des outils clairs pour spécifier les problèmes et négocier.

Nous avons mis au point des cartes interactives avec les populations locales afin de visualiser leurs attentes en termes de gestion des terres et de développement. Ces cartes ont été établies à des échelles permettant de faire des comparaisons avec les cartes officielles.

Nous avons été surpris par l’enthousiasme des fonctionnaires du gouvernement, qui avaient en effet besoin de ces cartes pour élaborer leurs stratégies d’utilisation des terres, mais aussi de la population locale, qui y a vu un puissant outil de négociation.

Les habitants ont rapidement compris le potentiel de ces cartes pour envoyer au gouvernement local et aux décideurs un message clair concernant leurs besoins et aspirations. Avec assurance et compétence, ils ont tracé les limites de leur territoire et marqué les endroits importants tels que les lieux sacrés, les sources d’eau salée, les lacs riches en crocodiles et les zones de chasse ; des endroits au départ réservés pour le développement de routes et de pistes d’atterrissage.

Alors, ennuyeux l’aménagement ? Nous ne pensons pas.

Cette recherche résulte de la collaboration entre trois institutions (le Centre de recherche forestière internationale, le Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement et Conservation International Indonesia) et a été financièrement soutenue par l’Agence française pour le développement.

Cet article a été publié dans  The Conversation. Lire l’article original ici.

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