Interview: les modes de vie féminin/masculin devraient influencer les programmes climatiques au Congo

Si les politiques de gestion forestière du le Bassin du Congo continuent d'ignorer les différences entre les hommes et les femmes, elles seront inefficaces sur le terrain, même si elles sont très bien conçues, selon la scientifique du CIFOR Anne-Marie Tiani.
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Les différences hommes-femmes doivent être pris en compte au moment de concevoir des stratégies de gestion forestière pour le Bassin du Congo. Ollivier Girard/CIFOR.

Les différences hommes-femmes doivent être pris en compte au moment de concevoir des stratégies de gestion forestière pour le Bassin du Congo. Ollivier Girard/CIFOR.

Dans le Bassin du Congo, les hommes et les femmes exercent des activités de subsistance assez similaires – agriculture, chasse, collecte de produits variés dans la forêt – mais de manière très différente.

Par exemple, alors que les hommes pêchent dans de larges rivières avec de grands filets, les femmes pêchent dans des petits cours d’eau et utilisent des petits pièges ou simplement leurs mains.

La recherche sur les forêts et le genre indique que ces différences entre les hommes et les femmes devraient être prises en compte au moment de concevoir des stratégies de gestion forestière pour le Bassin du Congo, selon Anne-Marie Tiani*, scientifique du bureau camerounais du CIFOR.

Il a été démontré que certains projets REDD+ – visant à réduire les émissions de gaz à effet de serre provoqués par la déforestation et la dégradation des forêts – bien qu’ils soient utiles pour les hommes, présentent un risque pour les moyens de subsistance des femmes.

Ce sujet sera l’un des thèmes discutés lors de la conférence de deux jours La gestion durable des forêts d’Afrique centrale: hier, aujourd’hui et demain à Yaoundé au Cameroun les 22 et 23 mai 2013.

Retrouvez les reportages du CIFOR sur les forêts d’Afrique Centrale sur blog.cifor.org/fr/yaounde

REDD+ est un programme de l’ONU dans lequel les pays riches émetteurs de gaz à effet de serre paient les pays tropicaux plus pauvres pour qu’ils protègent une “forêt debout” afin de résorber les niveaux de carbone dans l’atmosphère.

Il a été prouvé* dans des projets pilotes REDD+ que la prise en compte des besoins et attitudes spécifiques des hommes et des femmes permet non seulement de favoriser une application juste, mais également réussie, selon Tiani.

“Si nous voulons mettre en place une politique REDD+ efficace dans le Bassin du Congo qui tienne compte de la réalité, la dimension de genre doit être un point de départ”, dit Tiani, qui travaille pour le programme du CIFOR Climate Change and Forests in the Congo Basin (COBAM). Le COBAM fournit aux personnes qui interviennent auprès des forêts des informations aidant à appliquer des projets d’adaptation au changement climatique et de réduction des émissions de carbone. Il vise aussi à réduire la pauvreté, valoriser les services écosystémiques et protéger les modes de vies locaux.

La zone forestière du Bassin du Congo, qui assure les moyens de subsistance de 60 millions de personnes, traverse les frontières de six pays: Cameroun, République Centre Africaine, République du Congo, République Démocratique du Congo, Guinée Equatoriale et Gabon.

Voici le point de vue de Tani sur la question dans une interview.

Q: Pourquoi les femmes sont-elles plus vulnérables que les hommes face au changement climatique dans le Bassin du Congo?

R: “Traditionnellement, les femmes ne peuvent pas posséder de terre. Elles peuvent utiliser celle de leur mari, puis de leurs enfants, mais elles n’ont aucun droit sur ces terres. Elles ont tendance à s’impliquer dans l’agriculture de subsistance, mais elles ne plantent pas d’arbre, soit parce qu’on leur a interdit, soit parce qu’elle savent qu’elles ne les possèderont pas. Les femmes aident les hommes dans les cultures pérennes, elles font pousser leur propre nourriture pour leur famille.

Le changement climatique aggrave les inégalités parce que l’agriculture de subsistance est plus exposée aux conditions climatiques. Il affecte les récoltes et les femmes ont plus de difficultés à nourrir leur famille. Les communautés locales disent que les saisons sèches durent plus longtemps, les pluies sont plus torrentielles et les modèles agricoles sont perturbés par des périodes sèches qui surviennent de façon aléatoire. Ajoutez à cela les guerres et déplacements de population fréquents dans nos régions, et vous pouvez clairement affirmer que les femmes du Bassin du Congo sont plus vulnérables au changement climatique.”

Q: Est-ce que les politiques REDD+ présentent des problèmes particuliers pour les femmes?

R: “L’état, qui jusqu’à présent a mis la priorité sur la réduction de la pauvreté, voudrait maintenant combiner cela avec la conservation du couvert forestier. Nous avons un projet pilote à Yokadouma : les autorités là-bas ont décidé de développer les plantations de cacao parce qu’elle peuvent être plantées sous le couvert forestier. Cela peut sembler être une bonne solution, mais la culture de cacao est une activité masculine. Les femmes aident leur mari dans les plantations, mais elles ne possèdent ni le cacao, ni ses revenus financiers. Ce qui peut apparaître comme une solution gagnant-gagnant laisse les femmes de côté, elles restent occupées par la même agriculture de subsistance que par le passé. Un tel développement du cacao pourrait être accompagné d’une aide pour l’agriculture de subsistance des femmes, afin qu’elles n’aient pas besoin d’empiéter davantage sur la forêt.

Si les politiques de gestion forestière, aussi bonnes soient-elles, restent sourdes aux questions relatives au genre, elles seront inefficaces sur le terrain. Le prisme du genre inclut tout le monde et ne laisse personne derrière. C’est vrai pour toutes les politiques forestières, et en particulier sur l’adaptation et la REDD+.”

Q: Comment le genre peut-il être pris en compte dans la lutte contre la déforestation et la dégradation?

R: “Quand les législateurs observent les causes de la déforestation, le facteur principal semble être les activités des communautés locales. Mais il ne s’agit là que d’une vue d’ensemble. Quand on commence à regarder ces questions du point de vue du genre, on réalise que les hommes et les femmes sont impliqués de manière différente dans l’utilisation du bois de chauffage, ou dans la rotation des cultures, qui sont des facteurs de déforestation. C’est la raison pour laquelle nous avons introduit l’aspect du genre à tous les niveaux de notre programme sur l’adaptation et l’atténuation du changement climatique COBAM.

Aussi, avant, les discussions sur la gestion des forêts et REDD+ dans les milieux politiques n’incluaient pas l’idée de genre. Les choses ont changé, même lentement.

La Commission des forêts d’Afrique Centrale (COMIFAC) est en train de développer un mecanisme* pour prendre en compte le genre dans les politiques de gestion forestière en Afrique Centrale. La Commission est prête à créer un environnement sensible au genre, pour favoriser le renforcement des principes et mécanismes où le genre prévaut dans les lois et réglementations des pays membres.”

* Liens non traduits en français

Pour plus d’informations sur les questions discutées dans cet article, veuillez contacter Anne-Marie Tiani sur a.tiani@cgiar.org

Les recherches du CIFOR sur le genre sont réalisées sous le Programme de Recherche du CGIAR sur les Forêts, les Arbres et l’Agroforesterie

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