Bruno Locatelli: l’importance du financement de l’adaptation climatique pour les forêts

Bruno Locatelli, spécialiste de l'environnement au CIRADet au CIFOR, parle de la compréhension émergente de l'importance de l'adaptation au changement climatique pour les écosystèmes forestiers.
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En plus de séquestrer du carbone, les forêts fournissent de multiples services écosystémiques dont beaucoup sont utiles pour l’adaptation, mais on a prêté moins d’attention au lien entre les forêts et l’adaptation qu’à celui entre les forêts et l’atténuation, explique Bruno Locatelli, chercheur au Centre de Recherche Forestière Internationale. Photo: CIFOR/Ollivier Girard

Cet entretien a été publié à l’origine par Acclimatise.

Bruno Locatelli, spécialiste de l’environnement au CIRAD et au CIFOR, parle de la compréhension émergente de l’importance de l’adaptation au changement climatique pour les écosystèmes forestiers. M. Locatelli explique que la relation entre l’adaptation climatique et les forêts est exceptionnelle, car elle nécessite un travail pour adapter les écosystèmes forestiers au changement climatique et, en même temps, pour reconnaître que les forêts elles-mêmes fournissent aux communautés qui en dépendent des bénéfices de résilience climatique. Il lance un appel pour davantage de financements pour des projets d’adaptation au climat. Mais il prévient que, sans planification attentive, les projets forestiers visant à réduire les émissions de carbone peuvent en revanche rendre les communautés moins résiliantes aux impacts climatiques.

Il existe un lien bien établi entre le rôle des forêts et l’atténuation du changement climatique, mais quel est le rôle des forêts en termes d’adaptation au changement climatique?

«En effet, le rôle des forêts dans l’atténuation globale du changement climatique est reconnu depuis longtemps, grâce à leur capacité à capter et séquestrer le carbone de l’atmosphère. La déforestation a été identifiée comme une source majeure d’émissions de gaz à effet de serre dans l’atmosphère et éviter la déforestation fait partie des mesures d’atténuation proposées. En plus de séquestrer du carbone, les forêts fournissent de multiples services écosystémiques dont beaucoup sont utiles pour l’adaptation, mais a a prêté moins d’attention au lien entre les forêts et l’adaptation qu’à celui entre les forêts et l’atténuation. Une des raisons pour cela est que l’adaptation est plus complexe à comprendre que l’atténuation, car elle englobe de multiples dimensions et qu’elle est beaucoup plus difficile à définir et à mesurer que l’atténuation (qui peut être quantifiée en termes d’équivalent CO2).

Les liens entre les forêts et l’adaptation sont de deux ordres. Premièrement, comme le changement climatique aura une incidence sur les forêts, des mesures d’adaptation sont nécessaires pour que les forêts réduisent les impacts négatifs et maintiennent des fonctions d’écosystèmes («l’adaptation pour les forêts», voir des exemples ici). Deuxièmement, les écosystèmes forestiers contribuent à l’adaptation en fournissant des services écosystémiques qui, eux, réduisent la vulnérabilité des communautés locales et de la société en général face au changement climatique («les forêts pour l’adaptation des peuples»).

Voici cinq cas majeurs où les forêts et les arbres peuvent jouer un rôle dans l’adaptation des peuples:

  1. Face aux menaces climatiques, les collectivités locales peuvent utiliser des produits forestiers et arboricoles comme filets de sécurité (pour la consommation ou la vente si par exemple la production agricole est affectée) ou pour diversifier leurs moyens de subsistance;

  2. Les arbres dans les champs agricoles (par exemple dans des systèmes agroforestiers ou sylvopastoraux) contribuent à la régulation de l’eau, du sol et du microclimat, ce qui augmente la résilience de la production végétale et animale aux variations climatiques;
  3. Les forêts régulent l’eau et protègent les sols des bassins versants, ce qui peut réduire les impacts des variations climatiques sur les populations en aval (comme les sécheresses, inondations, glissements de terrain);

  4. Les forêts côtières, telles que les mangroves, protègent les activités humaines dans les zones côtières des menaces liées au climat, comme les tempêtes et les vagues, qui sont susceptibles d’être plus dévastatrices avec le dérèglement climatique et l’élévation du niveau de la mer;

  5. Les forêts et les arbres urbains régulent la température et l’eau, ce qui aide les villes à faire face à des variations climatiques telles que de fortes pluies et des vagues de chaleur.

Ces «services d’adaptation» fournis par les forêts et les arbres commencent à être reconnus par les décideurs. Par exemple, un certain nombre de programmes d’action nationaux d’adaptation (PANA) tiennent compte de ces services.»

Un des sujets importants, qui doit être abordé lors de la conférence climatique à Varsovie de la Convention-cadre des Nations Unies sur l’évolution du climat, est le financement de l’adaptation. Quel rôle les mécanismes de financements relatifs aux forêts ont-ils à jouer dans ce domaine?

«Jusqu’à présent, le financement du changement climatique, ainsi que les négociations et les politiques du changement climatique séparaient l’adaptation et l’atténuation. Mais on observe des développements intéressants, par exemple dans le cas du Fonds vert pour le climat, qui considérera à la fois l’adaptation et l’atténuation en équilibrant les deux : «Le Fonds s’efforcera de maximiser l’impact de son financement pour l’adaptation et l’atténuation en recherchant un équilibre entre elles».

En outre, le Fonds propose de passer d’une séparation à un intégration de l’adaptation et de l’atténuation. «Au départ, le Fonds posera des cadres pour l’adaptation et l’atténuation. Une approche intégrée du financement de l’atténuation et de l’adaptation sera utilisée pour faciliter les projets et programmes transversaux.» Les forêts et l’agriculture sont deux secteurs où l’on peut trouver des synergies évidentes entre l’adaptation et l’atténuation peuvent mais aussi des compromis, qui doivent être identifiés et évités. Étant donné le déséquilibre actuel du financement en faveur de l’atténuation, il s’agit d’une opportunité importante pour essayer d’utiliser le financement de l’atténuation pour les forêts (tel que la REDD+), afin de parvenir à la fois à l’atténuation et à l’adaptation. Mais ceci nécessitera plus de connaissances sur le pourquoi et le comment de la mise en œuvre de cette approche intégrée.

Les projets forestiers sont souvent soutenus par des fonds axés sur l’atténuation du changement climatique, à travers des programmes tels que la REDD+ et le Mécanisme de Développement Propre. En même temps, les forêts apportent des bénéfices d’adaptation importants en termes de renforcement de la résilience des écosystèmes et celle des communautés vulnérables face au changement climatique.»

Pensez-vous que se focaliser sur la baisse des émissions de carbone puisse nuire à d’autres objectifs, tels que le développement international et l’adaptation au changement climatique? Quels sont les compromis à faire?

«Il existe des compromis clairs. Par exemple, protéger des forêts pour atténuer le changement climatique peut avoir des conséquences négatifs pour les communautés locales: quand elles perdent l’accès aux terres et aux forêts pour leur moyens de subsistance, cela peut nuire à leur capacité d’adaptation aux variations climatiques. Certaines plantations forestières peuvent avoir des impacts négatifs sur la résilience de la biodiversité et des écosystèmes, ou peuvent réduire l’eau disponible pour les populations en aval, ce qui risque d’accroître leur vulnérabilité face à la sécheresse. Mais heureusement, il existe également de bons exemples de synergies, comme les projets de REDD+ peuvent contribuer à accroître les résiliences sociale et écologique. Se focaliser uniquement sur le carbone est risqué. Les synergies et les compromis devraient être analysés et abordés selon différents points de vue: les moyens de subsistance, la gouvernance et les services écosystémiques.

En termes de services écosystémiques, nous avons montré dans une étude au Costa Rica que, même si les services de carbone, de biodiversité et d’hydrologie sont définitivement liés dans l’espace, les lieux qui abritent une très grande biodiversité engendrent beaucoup de bénéfices secondaires pour d’autres services, alors que les foyers de carbone en provoquent moins. Ce constat appelle à la prudence concernant le pouvoir des initiatives d’atténuation basées sur les forêts, telles que la REDD+, à optimiser automatiquement les co-bénéfices pour les services pertinents pour l’adaptation, tels que la biodiversité et les services écosystémiques locaux.»

Le CIFOR organise un certain nombre d’événements parallèles à la Conférence des Nations Unies sur le changement climatique à Varsovie, dont l’un s’intitule «Relier l’adaptation et l’atténuation afin de cerner les risques multiples». Pourriez-vous expliquer en quoi consiste cet événement?

«Cet événement parallèle aura lieu durant la CoP19 à Varsovie, le jeudi 14 novembre, de 11h30 à 13h. Le CIFOR et ses partenaires y présenteront les nouveaux résultats de recherches et des exemples de terrain sur la manière dont les synergies et les compromis entre l’adaptation et l’atténuation sont abordés par des projets, politiques et financements relatifs à la terre. Ce sujet sera également abordé lors du Forum mondial sur les paysages dans «Façonner l’agenda du climat et du développement des forêts et de l’agriculture: une vision au-delà de 2015» à Varsovie les 16 et 17 novembre 2013.»

La foresterie est un des domaines où la relation entre l’atténuation du changement climatique et l’adaptation au changement climatique est la plus apparente. De quelle manière pouvons-nous veiller à ce qu’une approche holistique soit adoptée?

«Nous pouvons penser à des actions à plusieurs échelles pour qu’une approche holistique soit prise. Au niveau local, certains développeurs de projets sont conscients des avantages de l’intégration de l’adaptation et de l’atténuation; ils promeuvent cette intégration dès la conception de leur projet. Par exemple, ils conçoivent qu’un projet REDD puisse être plus durable et plus légitime pour la population locale s’il inclut des mesures d’adaptation. Mais nous avons besoin de plus de données sur les bénéfices et les obstacles liés à cette intégration. Nous avons également besoin de communiquer sur les synergies et les compromis, et de donner des orientations afin de les évaluer.

Aux niveaux national et international, les garanties de la REDD+, les règles nationales d’approbation de projets et les normes de certification de projet (telles que les Normes Climat, Communauté et Biodiversité) peuvent fournir un cadre pour cette approche holistique. Le financement international pour le changement climatique est également crucial: une étude récente menée par Acclimatise et le CIFOR (à paraître) a montré que les gestionnaires de fonds ont un intérêt à promouvoir l’intégration de l’adaptation et de l’atténuation dans les forêts et l’agriculture, bien que les sources du financement pour l’adaptation et l’atténuation soient séparées jusqu’à présent. Parmi les gestionnaires que nous avons interrogés, 91% pensent que l’intégration de l’adaptation et de l’atténuation gagnerait en importance. L’un d’eux a déclaré que «il sera difficile, voire impossible, d’entreprendre des projets REDD+ avec succès sans incorporer l’adaptation».»

Le CIFOR a mis en évidence que près des trois quarts de la déforestation a lieu pour récupérer davantage de terres pour l’agriculture. Face à cette pression conjuguée de la baisse des rendements causée par les impacts du climat sur l’agriculture, et la demande croissante en nourriture pour une population croissante, quelles sont les conséquences sur l’utilisation des terres autour des écosystèmes forestiers?

«Dans un contexte de changement climatique, les approches paysagères du développement et de la gestion des ressources naturelles sont indispensables. Les compromis entre la conservation et le développement ont alimenté beaucoup de recherches et de discussions politiques, comme le débat sur l’économie de terres (c.-à-d.maximiser la production agricole dans certaines zones et conserver ailleurs des écosystèmes naturels), sur le partage des terres (c.-à-d. l’intégration de la conservation et de la production dans des paysages hétérogènes). Décider quelle approche est appropriée dépend des contextes sociaux et biophysiques, mais ce qui est certain, c’est que nous avons besoin d’approches plus intégrées de la gestion paysagère en raison de la forte interaction entre les éléments d’un paysage: les forêts contribuent à la production agricole et à la sécurité alimentaire, par exemple en réglementant l’eau ou les services de pollinisation, alors que la résilience agricole est nécessaire pour assurer la conservation des forêts. Les paysages efficaces face au climat peuvent contribuer à l’adaptation et à l’atténuation, ainsi qu’à la sécurité alimentaire, mais cette triple victoire peut ne pas être facile à atteindre. Des compromis devraient être au moins reconnus et minimisés.»

Pour plus d’informations sur les événements parallèles au COP19, y compris les détails de l’événement du CIFOR, veuillez cliquer ici.

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Bruno Locatelli est un spécialiste de l’environnement au CIRAD et au CIFOR. Il s’intéresse de longue date aux forêts et au changement climatique, en menant des recherches sur la quantification du carbone et sur des instruments de politique se rapportant aux forêts et à l’atténuation. Après avoir travaillé au Costa Rica avec le CIRAD et le CATIE pour analyser des projets liés à des régimes de financement, tels que le Mécanisme de Développement Propre et le Paiement pour Services Écosystémiques, sa recherche s’est déplacée de l’atténuation vers l’adaptation. En 2005, il a dirigé le groupe de recherche sur les forêts et l’adaptation au changement climatique au siège du CIFOR en Indonésie de 2008 à 2013. Il est maintenant basé au Pérou.

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Les mesures d’atténuation et d’adaptation sont à l’ordre du jour lors des négociations climatiques de l’ONU à Varsovie. Les bénéfices potentiels de la combinaison des stratégies d’adaptation et d’atténuation seront également abordés lors du Forum mondial sur les Paysages du 16 au 17 novembre, ce qui coïncidera avec le sommet de l’ONU sur le climat.

Pour plus d’informations sur les sujets abordés dans cet article, veuillez contacter b.locatelli@cgiar.org.

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