Interview: Peg Putt sur la «dissociation» de la croissance économique pour sauver le climat

La notion de « croissance verte » est un oxymore, a déclaré un délégué, participant à des discussions sur la façon dont l'Asie pourrait au mieux faire la transition vers une économie verte, lors du Sommet de l'Asie sur les Forêts à Jakarta, en Indonésie.
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Pegg Putt, chef de la direction de Markets for Change, au Sommet de l’Asie sur les Forêts à Jakarta, le 6 mai 2014. Photo: CIFOR/Julie Mollins

JAKARTA, Indonésie – La notion de «croissance verte» est un oxymore, a déclaré un délégué, participant à des discussions sur la façon dont l’Asie pourrait au mieux faire la transition vers une économie verte, lors du Sommet de l’Asie sur les Forêts à Jakarta, en Indonésie.

Nous devons dissocier la croissance économique de la consommation matérielle et de l’utilisation abusive des ressources naturelles, a soutenu Peg Putt, ancienne parlementaire et chef du Parti Vert de l’Etat australien de Tasmanie, lors d’une session intitulée «La croissance verte en Asie du Sud-Est».

«La demande croissante de ressources limitées de la planète va de toute évidence mal se terminer: nous voyons déjà de très mauvais effets partout dans le monde. La présomption que nous pouvons continuer à avoir nos modes de vie et résoudre tous les problèmes avec la technologie est une hypothèse d’envergure et je ne sais pas si elle est correcte», dit-elle.

Mme Putt, qui est actuellement chef de la direction de Markets for Change, un groupe de lutte contre l’exploitation forestière, a discuté de ses points de vue en marge de la conférence. Celle-ci a attiré plus de 2300 délégués de partout dans le monde, selon les organisateurs, y compris le président indonésien sortant Susilo Bambang Yudhoyono, des représentants gouvernementaux, des représentants d’organisations non gouvernementales et des experts forestiers.

Q: Lorsque Rajendra Pachauri, président du Groupe d’experts Intergouvernemental sur l’Evolution du Climat (GIEC), s’est adressé à la délégation, il a souligné l’urgence de traiter les enjeux liés au changement climatique. Vous avez dit que le concept de croissance verte est un oxymore, quelle est donc la solution ?

R: Le changement climatique est le résultat d’un échec massif de la façon dont notre économie fonctionne et ceci est l’un des principaux points à corriger. De toute évidence, nous devons rendre ce que nous faisons «plus vert»; nous devons devenir plus efficaces. Dans ce contexte, la croissance verte est évidemment très importante. Je tiens à souligner l’enjeu de la consommation. Une surconsommation largement inappropriée a lieu d’une part dans les pays développés, d’autre part au niveau des classes moyennes émergentes dans de nombreuses grandes villes d’Asie; il s’agit là également d’une chose à résoudre. Nous ne pouvons pas tout faire du côté de l’offre, nous devons penser à des moyens de changer la demande.

Q: Pourquoi la croissance verte et l’économie verte sont-elles discutées à l’heure actuelle ?

R: Il y a une prise de conscience naissante du fait que «tout le monde doit s’y mettre» et elle est en partie due au dernier rapport du GIEC. Il y a également un lien avec l’agitation sur les marchés crée par les groupes environnementaux, qui a eu des effets sur les marques des entreprises et leurs réputations. En outre, une chose essentielle: les acteurs du monde des affaires demeurent des êtres humains. Ils ont des familles, ils ont des petits-enfants et ils vivent dans des lieux qui leurs tiennent à cœur. Ils influencent les entreprises à faire les choses différemment, simplement parce que c’est correct, éthique ou parce que cela permettra de laisser une meilleure planète pour leurs enfants. Les personnes parlent ainsi ici. Il existe des entreprises qui agissent de cette façon. C’est bon pour les affaires. Les gens se rappelleront des noms des premiers acteurs reconnus. Ces-derniers auront du succès sur les marchés, ceux qui sont à la traîne pâtiront d’une mauvaise réputation.

Q: Comment établit-on une économie verte?

R: Nous devons aller à l’encontre de l’idée que la destruction, telle que l’abattage des arbres, la transformation d’un endroit ou l’extraction de ressources, fait gagner de l’argent. Nous devons trouver un moyen de générer une valeur monétaire du fait du maintien des écosystèmes; comme par exemple apprendre à valoriser les services environnementaux puisqu’ils sont réels et ont effectivement une valeur monétaire réelle.

Q: Les «obligations vertes» tiennent-elles un rôle, tel que l’a suggéré Mark Burrows, vice-président du Groupe Crédit Suisse de la banque d’investissement en Asie-Pacifique, lors de son discours?

R: Les obligations vertes sont une bonne idée. L’un des grands problèmes que nous avons tient au fait que les gouvernements ne peuvent générer assez d’argent pour faire face aux enjeux climatiques et environnementaux. Ces financements doivent être alloués de toute urgence pour pouvoir commencer à aborder sérieusement et rapidement ces problèmes. Ils doivent être générés par le secteur privé et il s’agit d’un très bon outil pour y parvenir.

Q: Selon M. Burrows, le secteur privé doit également guider la politique du gouvernement pour qu’elle fixe un salaire minimum, afin d’éradiquer la pauvreté, et le libre marché doit être à la base de cette démarche. Les pauvres bénéficient-ils d’une telle approche ?

R: Le monde des affaires peut-il concevoir ceci de manière à ce que les gens ordinaires puissent investir dans des obligations et savoir qu’ils font une contribution? Peut-il en même temps prendre en compte des considérations sociales et écologiques que nous ne considérons pas habituellement comme des objectifs primaires? (M. Burrows) semble avoir une vision cohérente de la façon dont cela pourrait fonctionner. Beaucoup de ces dires étaient convaincants; la mise en œuvre et l’observation des résultats révéleront la nature de cette démarche. Nous devons explorer davantage ce qu’il a dit et la manière dont cela pourrait fonctionner.

Q: Comment les émissions de gaz à effet de serre peuvent-elles être diminuées, tout en offrant des incitations au marché et un cadre pour le secteur privé? Comment encourager les investisseurs privés à investir dans la REDD+ (Réduction des Emissions issus de la Déforestation et de la Dégradation des forêts), soutenue par l’ONU, et d’autres initiatives de foresterie ?

R: Selon le ministre péruvien de l’Environnement, Manuel Pulgar-Vidal (qui sera hôte et président des négociations des Nations Unies sur le climat en 2014 à Lima, au Pérou), nous envisageons la terre comme un mécanisme. Il déclare que nous n’avons pas vraiment pensé à des objectifs précis en vue d’un accord sur le climat sur les terres. Cela doit changer, car 25% des émissions actuelles proviennent du secteur terrestre. Ce que j’ai compris essentiellement en l’écoutant est que nous devons agir à travers tous les secteurs et avoir des objectifs, en abordant la terre dans ce contexte. Cela signifie de consacrer des moyens financiers de différentes façons. Le mécanisme de REDD+ pourrait en faire partie, mais des fonds doivent également être débloqués. Il ne s’agit pas simplement de compenser, mais de faire le travail sur place pour réduire les émissions, souvent en gardant un écosystème particulier intact.

Nous devons tenir compte de ce que nous faisons. L’objectif est de maintenir le carbone sur place (pour contrôler le réchauffement climatique). Un autre objectif consiste à accumuler du carbone dans des zones dégradées. Combien de bois récolté aboutit finalement dans des produits solides qui persistent pendant un certain temps? Il en existe une certaine quantité et c’est une bonne chose. Toutefois, beaucoup plus de carbone aboutit assez rapidement dans l’atmosphère. Les processus engagés par les incursions dans ces écosystèmes ou par la libération de carbone stocké dans le sol peuvent se perpétuer pendant très longtemps, même lorsque les arbres repoussent. Dans le cas des tourbières, c’est absolument catastrophique.

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