Il était une fois un lac: une étude montre la vulnérabilité complexe face aux changements environnementaux

La vie a toujours été précaire pour les éleveurs, pêcheurs et agriculteurs du lac Faguibine, à l'ouest de la ville légendaire de Tombouctou dans les zones arides au nord du Mali.
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Malian girls stand in the shade in Kidal, North of Mali. Photo MINUSMA/Marco Dormino

Des femmes se tiennent à l’ombre dans le nord du Mali. Une étude du CIFOR dans une zone au nord du Mali montre de grandes différences dans la façon dont les femmes et les hommes s’adaptent aux changements environnementaux. Photo: Marco Dormino/MINUSMA.

OUAGADOUGOU, Burkina Faso — La vie a toujours été précaire pour les éleveurs, pêcheurs et agriculteurs du lac Faguibine, à l’ouest de la ville légendaire de Tombouctou dans les zones arides au nord du Mali.

Et puis, lentement, le lac s’est asséché.

Au cours des années suivantes, les populations locales se sont adaptées aux changements qui s’en sont suivis. On peut citer pour exemple la transformation de la couverture du lit du lac asséché en forêt.

Aujourd’hui, ces communautés déjà vulnérables doivent s’adapter davantage aux changements et à la variabilité climatiques. La façon dont ils s’adaptent à ces risques varie toutefois en fonction d’une multitude de facteurs tels que l’âge, le sexe, l’appartenance ethnique et les moyens de subsistance, selon une étude récente menée par le Centre de Recherche Forestière Internationale (CIFOR).

Pour compliquer les choses, les stratégies utilisées par les populations locales pour résister et s’adapter diffèrent de celles envisagées par les autorités locales et nationales pour la population.

«Cela montre que la complexité de l’adaptation aux changements environnementaux et autres n’est pas comprise ou prise en compte aux niveaux national et régional», déclare Houria Djoudi, chercheuse au CIFOR et auteur principal de l’étude. «Afin de comprendre cette complexité, il est nécessaire d’utiliser un cadre plus vaste concernant le genre et incluant l’âge, l’origine ethnique, l’expérience professionnelle et la richesse.»

Bien que l’étude se limite à quelques communautés du nord du Mali, elle offre des enseignements sur la multitude de techniques d’adaptation au climat au sein des communautés, ainsi que sur l’importance de consulter les populations locales pour élaborer des plans d’adaptation à grande échelle ou pour évaluer la vulnérabilité.

ADAPTATION SELON LE GENRE

La complexité et la diversité des mécanismes d’adaptation au sein de ces communautés d’Afrique de l’Ouest sont importantes.

Bien que tous les groupes, qu’ils soient agriculteurs sédentaires ou éleveurs, hommes ou femmes, perçoivent la mobilité et l’élevage des bovins, moutons et chèvres comme une stratégie d’adaptation importante, d’autres stratégies sont uniques à des groupes spécifiques, en fonction du sexe, révèle l’étude.

Selon elle, les femmes estiment que la meilleure façon pour faire face à l’évolution du climat à long terme est d’éduquer leurs enfants. Les hommes, quant à eux, perçoivent l’émigration comme l’une des solutions d’adaptation les plus importantes et nécessaires dont ils disposent pour diversifier leurs moyens de subsistance.

Lorsque les hommes décident d’émigrer de leurs communautés, les femmes perçoivent cela comme une conséquence de leur vulnérabilité plutôt qu’une solution d’adaptation au changement climatique. Ceci est dû au fait que les femmes se retrouvent avec des charges de travail plus lourdes quand les hommes quittent les communautés, car elles doivent accomplir des tâches traditionnellement assumées par les hommes, telles que l’élevage à petite échelle, le travail agricole ou la production de charbon.

Toutefois, ceci ne reflète pas toutes les facettes complexes de l’adaptation à la variabilité ou au changement climatiques. «Bien que nous ayons remarqué que l’émigration des hommes pourrait causer des surcharges de travail pour les femmes», déclare Mme Djoudi, «nous avons également remarqué que, socialement, les femmes commencent à assumer des rôles et responsabilités qui n’étaient culturellement pas acceptables auparavant. Cela ouvre également de nouvelles possibilités».

La transition du lac Faguibine en terres forestières constitue un excellent exemple.

LE LAC DEVIENT UNE FORÊT

Après que le lac se soit asséché, des arbres ont envahi le lit du lac, selon Mme Djoudi. L’une des espèces est endémique, l’Acacia raddiana; l’autre est une espèce envahissante d’arbre épineux, le Prosopis julifora, introduite quelques années auparavant dans le cadre d’un projet de développement. Les arbres de Prosopis sont devenus une source de charbon de bois et de revenus pour les femmes vivant à proximité du lac Faguibine.

Les femmes n’ont jamais produit ou vendu du charbon de bois auparavant, ces tâches étant typiquement assurées par les hommes. De ce fait, elles sont vulnérables à l’exploitation par des intermédiaires qui contrôlent la chaîne de valeur du charbon de bois par les marchés locaux. D’autant plus que les femmes ne sont pas en mesure de transporter le charbon jusqu’à un marché où elles recevraient des meilleurs prix. Bien qu’elles se soient adaptées en assumant cette nouvelle activité génératrice de revenus et traditionnellement effectuée par les hommes, l’étude indique qu’il n’existe pas d’engagement de la part des organismes de développement ou des autorités pour permettre aux femmes de profiter pleinement de cette opportunité.

Cette situation s’est aggravée lorsque l’État a revendiqué la propriété du lit du lac. A présent, la production de charbon de bois est d’une utilité écologique: le lit du lac est devenu une forêt dense et épineuse d’arbres envahissants Prosopis. Cependant, suite à la prise de contrôle par l’État, une autorisation officielle est requise pour produire du charbon de bois provenant du lit du lac. Ceci entrave davantage les stratégies d’adaptation des femmes.

En outre, la recherche de CIFOR démontre que les projets de développement ciblant les femmes n’ont pas intégré le changement et la variabilité climatiques dans leurs planifications. Au contraire, la plupart des activités ont été construites autour de l’agriculture irriguée, qui est très vulnérable face aux conditions climatiques irrégulières au nord du Mali.

LEÇONS POLITIQUES

Ce travail révèle les lacunes des processus utilisés pour élaborer les Plans d’Action Nationaux d’Adaptation (PANA) du Mali, destinés à encadrer l’adaptation au changement climatique du pays. La leçon qui se dégage, selon les auteurs de l’étude, est que tous les PANA doivent non seulement être véritablement participatifs et inclusifs, mais dans les pays aussi riches sur les plans écologique, ethnique et culturelle que le Mali, la planification de l’adaptation doit se faire au niveau régional, voir même local, afin d’intégrer les communautés et les services décentralisés de l’État. Il est crucial de combiner les connaissances distinctes mais complémentaires, locales et scientifiques, ainsi que les expériences passées des communautés face à la variabilité climatique.

Alors que les communautés locales peuvent faire face aux changements écologiques de façon autonome, en cas de changement climatique, la planification de la gestion des ressources à long terme fait défaut, indique le rapport. Le Mali fait face à des défis récurrents: sécheresses et conditions climatiques instables; troubles civils et déplacements; ambiguïté des droits sur les forêts; accès limités aux ressources financières et techniques; et manque d’échanges bilatéraux de connaissances entre les autorités locales, régionales et nationales. Ces défis imposent aux communautés locales d’avoir recours à des stratégies d’adaptation à court terme plutôt qu’à des stratégies durables à long terme.

L’étude conclut que ces stratégies risquent même de perturber les efforts locaux d’adaptation, de promouvoir des mesures d’adaptation inappropriées et de gâcher des possibilités de développement durable à long terme, si les interventions de développement ne prennent pas en compte ces complexités.

«Il faut en tirer une leçon pour les planificateurs du développement et les décideurs politiques», déclare Maria Brockhaus, scientifique chevronnée au CIFOR et co-auteur de l’étude. «Si les stratégies descendantes ne sont pas perçues comme utiles et faisables au niveau local, elles ont de fortes chances d’échouer.»

Pour plus d’informations sur les sujets abordés dans cet article, veuillez contacter Houria Djoudi sur h.djoudi@cgiar.org

Cette recherche s’inscrit dans le cadre du Programme de recherche du CGIAR sur les Forêts, les Arbres et l’Agroforesterie et a été financée en partie par l’Union européenne.

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