Le vent du changement souffle les petites entreprises et fait vaciller les femmes

Le commerce d’un ingrédient clé dans les produits de soins de la peau est en train de se faire bouleverser par des nouvelles tendances de la technologie et des marchés internationaux – des tendances qui sont de mauvaises nouvelles pour un groupe improbable : les femmes ouest-africaines.
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Traditional shea butter processing is done by village women who gather, boil and sun-dry, and roast the nuts before they are pounded and ground into a fine paste. The paste is mixed with water to separate the fat, which is then manually churned into creamy butter, Bukina Faso.   Photo by Ollivier Girard for Center for International Forestry Research (CIFOR).

La transformation artisanale du beurre de karité, comme ici au Burkina Faso, est effectuée par des villageoises qui collectent, font bouillir, sécher et rôtir les noix avant de les écraser et les réduire en une pâte fine. La pâte est mélangée avec de l’eau pour séparer la matière grasse, qui est ensuite battue à la main en beurre. Photos: Ollivier Girard/CIFOR

BOGOR, Indonésie — Le commerce d’un ingrédient clé dans les produits de beauté est en train d’être bouleversé par de nouvelles tendances technologiques et des marchés internationaux. Une mauvaise nouvelles pour les femmes en Afrique de l’Ouest.

L’ingrédient en question? L’huile de karité.

Les noix de karité sont au cœur d’une activité économique importante pour les femmes dans toute l’Afrique de l’Ouest. Au nord du Ghana, par exemple, les femmes collectent et transforment les graines riches en huile en beurre et en produits de soins de la peau depuis au moins 200 ans.

Selon un expert en gouvernance forestière internationale, leur relation à l’industrie artisanale traditionnelle de la noix de karité est en train de changer. Ceci est dû aux progrès technologiques, à l’émergence d’une chaine de production mondialisée et à l’utilisation croissante du karité comme substitut au beurre de cacao dans la confection de chocolat.

Les gouvernements sont souvent influencés par des idéaux néolibéraux récurrents, qui favorisent les systèmes de production privés à but lucratif aux réglementations publiques pour un usage public. Ceci montre que les inquiétudes concernant la sécurité alimentaire sont souvent reléguées derrière les intérêts nationaux et mondiaux de commerce et d’investissement

Bien que les conséquences socio-économiques de la commercialisation croissante et de l’intégration des marchés au niveau mondial ne soient pas encore entièrement comprises, de telles activités risquent de mettre en péril la sécurité alimentaire et les moyens de subsistance des femmes, déclare Andrew Wardell. Ce-dernier dirige la section Capacité de Recherche et Développement de Partenariats du Center de Recherche Forestière Internationale (CIFOR).

«L’histoire récente prouve que la continuité, la résilience et la souveraineté de la production et du commerce de karité par les femmes sur les marchés locaux et régionaux font actuellement face à un risque de désintégration», note M. Wardell dans un document de recherche récent. Il souligne que les opportunités d’emploi sont rares dans ce milieu hostile semi-aride de la région soudano-sahélienne de l’Afrique de l’Ouest, où pousse l’arbre de la noix de karité (Vitellaria paradoxa).

«Les gouvernements sont souvent influencés par des idéaux néolibéraux récurrents, qui favorisent les systèmes de production privés à but lucratif aux réglementations publiques pour un usage public. Ceci montre que les inquiétudes concernant la sécurité alimentaire sont souvent reléguées derrière les intérêts nationaux et mondiaux de commerce et d’investissement», dit-il.

L’huile de la noix de karité – généralement connue sous diverses formes en tant que beurre de karité – est utilisée le plus souvent dans les cosmétiques destinés à adoucir la peau et comme ingrédient en médecine, cuisine ou pour la friture d’aliments, ainsi que pour la fabrication locale de savon en mélange avec de l’huile de palme.

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Au Burkina Faso, comme dans la plupart des pays d’Afrique de l’Ouest, les noix de karité sont récoltées entre mi-juin et mi-septembre, après avoir été libérées de leur pulpe. La noix est ensuite lavée et mise à sécher.

UN PRODUIT CRUCIAL

Le nord du Ghana est caractérisé par des forêts tropicales sèches, des bandes étroites de forêts luxuriantes le long des affluents du système hydrographique de la rivière Volta et – dans les zones les plus peuplées – par des parcs agroforestiers dominés par l’arbre de karité et l’arbre à farine (Parkia biglobosa).

Les femmes dépendent des ventes de noix de karité et d’autres produits forestiers locaux (produits forestiers non ligneux) dans le cadre de leur économie de subsistance, tandis que les hommes ont tendance à migrer pour le travail en envoyant périodiquement de l’argent à leurs proches.

Le surplus de noix de karité est vendu sur les marchés périodiques locaux à des grossistes. Ceux-ci les revendent soit à d’autres femmes, qui en ont besoin produire du beurre de karité, soit à des agents de grandes entreprises commerciales. Les échanges commerciaux se font partout au Ghana et avec les pays limitrophes, tels que le Burkina Faso.

Le processus de transformation des noix en beurre demande beaucoup de travail, nécessitant de collecter, décortiquer, moudre et mélanger les noix jusqu’à ce qu’elles deviennent du beurre.

Avant l’indépendance du Ghana de la Grande-Bretagne en 1957, le commerce mondial de noix de karité avait déjà été examiné pour son potentiel de marchandise imposable, afin de soutenir le financement de l’administration coloniale.

Cependant, l’industrie a été entravée en raison des difficultés de stockage, raffinage et transport du beurre. L’intérêt dans le commerce d’exportation a été abandonné par la suite, lorsque l’industrie du cacao s’est développée au Ghana.

Once roasted, Rabo Nafissatou (left) and Bassia Mariam (right) ground the shea nuts to a paste, mix it with water and beat it, Burkina Faso.

Une fois que le karité est grillé, Rabo Nafissatou (à gauche) et Bassia Mariam (à droite) moulent les noix de karité en une pâte, la mélangent avec de l’eau et la battent.

POPULARITÉ D’APRÈS GUERRE

Après la Seconde Guerre mondiale, la demande industrielle en beurre de karité pour remplacer le beurre de cacao a augmenté progressivement. Dès le début des années 1970 jusqu’au milieu des années 1980, la demande mondiale de noix de karité a augmenté en même temps que le coût du beurre de cacao. Depuis le milieu des années 1980 au début des années 1990 une baisse des prix du cacao a mené à une baisse de la demande en substituts de beurre de cacao.

Depuis le début des années 1990, le prix des noix de karité a baissé, ce qui a permis aux producteurs de substituts de beurre de cacao de les acheter à moindre coût et d’organiser de nouveaux types de chaînes d’approvisionnement de noix de karité et de beurre dans les pays exportateurs. Ceci s’inscrit dans le cadre d’une transition plus vaste de la gouvernance des États à celle des marchés.

Un oligopole de la noix de karité s’est développé entre quatre entreprises principales au sein des pays où l’utilisation de substituts au beurre de cacao est autorisée dans la production de chocolat. Une filiale d’Unilever nommée Looders Crookland au Royaume-Uni et en Irlande, Aarhus Olie au Danemark et Karlshamm en Suède (maintenant fusionnés), ainsi que Fuji Oil au Japon ont réussi à dominer l’industrie.

Selon M. Wardell, la gouvernance soudée, qui résulte de cet oligopole, marque l’incapacité du gouvernement ghanéen à réglementer le commerce des produits à base de karité.

L’approbation par l’Union européenne de l’utilisation de substituts au beurre de cacao pour produire du chocolat devrait aboutir à une nouvelle hausse de la demande en beurre de karité, selon l’article de M. Wardell.

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On plonge le karité dans de l’eau bouillante pour séparer le beurre des autres composants du noyau, y compris les impuretés qui se déposent au fond. Une fois retiré, le beurre qui flotte à la surface est malaxé avant d’être cuit pour permettre à l’eau de s’évaporer et aux impuretés de se déposer.

DANGER POUR LES REVENUS

Avec de telles luttes commerciales, il est incertain si les femmes locales continueront à long terme d’être la source principale de beurre de karité traité manuellement, avertit M.Wardell.

Des organisations non-gouvernementales et la société Looders ont mis au point un concept pour impliquer les femmes dans le traitement manuel du beurre de karité, avant qu’il ne soit envoyé à une usine de transformation à grande échelle. Pour une utilisation dans des produits cosmétiques, The Body Shop, L’Occitane et d’autres entreprises achètent également du beurre de karité directement des femmes qui le fabriquent manuellement.

«On ne connaît pas encore l’impact cumulé aux niveaux local et national de la commercialisation croissante et de l’intégration au marché mondial sur les moyens de subsistance et les revenus des femmes au Ghana», déclare M. Wardell. Il ajoute que savoir si le contrôle sexo-spécifique actuel du secteur va changer reste une question en suspens.

«Les systèmes de traitement et de commercialisation du karité, établis depuis longtemps au niveau local, risquent de se désintégrer et de mener, éventuellement, à une différenciation sociale, des changements dans les habitudes de consommation des ménages et une perte de moyens de subsistance, en particulier pour les femmes», dit-il.

Pour plus d’informations sur les sujets abordés dans cet article, veuillez contacter Andrew Wardell sur a.wardell@cgiar.org.

Cette recherche s’inscrit dans le cadre du Programme de Recherche du CGIAR sur les Forêts, les Arbres et l’Agroforesterie.

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