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REDD+ sur le terrain : conséquences imprévues pour «un microcosme d’Amazonie»

Les études de cas sur la REDD+ permettent de s'informer des progrès sur le terrain, comme ici au Brésil.
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Photo courtesy Rodrigo Calvet

Élevage de bétail à São Félix do Xingu, un grand État amazonien du Brésil. La déforestation était si néfaste dans cet État qu’il a été ajoutée à la « liste noire » du gouvernement brésilien des principaux responsables de la déforestation. Photo avec l’aimable autorisation de Rodrigo Calvet

BOGOR, Indonésie — Lorsque Maria Fernanda Gebara, chercheuse brésilienne, repense à sa première visite à la municipalité amazonienne São Félix do Xingu en 2010, elle se souvient de la fumée.

« Mes yeux ont brûlé pendant tout le temps où j’y ai travaillé », dit-elle. La fumée provenait de feux allumés par des agriculteurs, qui brûlent la forêt pour la convertir en pâturages.

« Je ne pouvais sentir que les incendies et la poussière, parce que c’était la saison sèche. C’était vraiment un ‘no-man’s land’, une zone sans droit, où vous pouvez faire ce que vous voulez », raconte Mme Gebara.

« Ma première pensée a été que si la REDD+ fonctionne ici, elle pourra fonctionner n’importe où dans le monde. »

REDD+ signifie Réduction des Émissions de carbone issues de la Déforestation et de la Dégradation des forêts, un concept soutenu par l’ONU visant à atténuer le changement climatique. Elle a vu le jour en 2007 et a depuis été testée dans des initiatives pilotes à travers des tropiques.

Mme Gebara s’est rendue à São Félix do Xingu avec une équipe du Centre de Recherche Forestière Internationale (CIFOR) qui a analysé et comparé 22 initiatives de ce genre en Amérique latine, en Afrique et en Asie. Les résultats ont été publiés dans un nouveau livre.


Le CIFOR à la COP20 de la CCNUCC

  • Le 5 décembre, William Sunderlin du CIFOR, auteur de « La REDD+ sur le terrain » a partagé les conclusions du livre lors d’un événement officiel en marge de la COP20 à Lima. Cliquez ici pour plus de détails

En 2010, São Félix do Xingu – une vaste municipalité de la taille d’un pays, dans l’État Para du Brésil – se trouvait en première ligne de la déforestation mondiale.

Depuis 2001, on y a enregistré les pires taux de déforestation en Amazonie et en 2008 elle a été ajoutée à la « liste noire » du gouvernement brésilien des 43 municipalités ayant les taux de déforestation les plus élevés. Ceci implique, entre autres, que les agriculteurs de la juridiction ont été interdits d’accès au crédit pour l’élevage de bétail et ses activités connexes.

Une série d’initiatives – municipales, étatiques, nationales et d’ONG – ont tenté de résoudre le problème de la déforestation. Parmi elles, un programme de l’ONG internationale The Nature Conservancy (TNC) a initialement été étiqueté initiative REDD+, mais est maintenant appelé « Programme pilote de paysage durable ».

Mme Gebara s’est rendue à São Félix do Xingu pour faire une enquête sur ce programme. 

L’initiative vise à impliquer les différents acteurs locaux pour créer un scénario favorable sur les plans politique et économique, à la réduction de la déforestation.

PAYSAGES DURABLES, CONSÉQUENCES IMPRÉVUES

Le TNC a choisi São Félix do Xingu « parce que c’est un peu comme un microcosme de l’Amazonie », explique Mme Gebara.

« On y trouve différents types de propriétés foncières, d’utilisations des terres, ainsi que d’acteurs – des petits exploitants, des fermes familiales, des grands élevages, des terres autochtones, des exploitations minières – il est donc très intéressant de réfléchir à des solutions pour ce genre de paysages étendus », dit-elle. 

Le TNC utilise une « approche paysagère » qui implique ce large éventail d’acteurs au programme. Pour ce faire, l’initiative a adopté un ensemble de stratégies et incitations diverses pour encourager la réduction de la déforestation, telles que le recours au zonage des terres, une assistance technique et des alternatives de productions durables pour les petits exploitants ; le financement et la gestion pour les zones indigènes ; et une aide à l’application des lois environnementales.

Selon Mme Gebara, le TNC a également joué un rôle clé en tant que médiateur semi-neutre entre les différents groupes d’intérêt du paysage.

« Ils ont contribué à créer le sentiment que tous doivent travailler ensemble pour changer la situation, pour supprimer la municipalité de la liste noire, pour la faire sortir de l’embargo et atteindre les taux de déforestation que le ministère de l’Environnement exige », dit-elle.

Mme Gebara explique qu’une des premières stratégies du TNC consistait à clarifier la question de la propriété foncière – un problème persistant pour les initiatives REDD+, du Pérou à l’Indonésie. Non seulement régime foncier flou accentue le sentiment d’insécurité des personnes, mais on doit aussi pouvoir identifier les propriétaires puisqu’ils sont censés recevoir des incitations pour la préservation ou des sanctions pour les abattages.

Avec la nouvelle loi sur les forêts (12.651/2012), le Brésil a obligé toutes les propriétés rurales à être cartographiées et enregistrées par un système du gouvernement appelé CAR (Cadastro Ambiental Rural) – une première étape vers la clarification de la propriété foncière. Une des conditions pour retirer une municipalité de la liste noire de la déforestation est qu’au moins 80% des propriétés privées y soient enregistrées.

Leçons d’études de cas REDD+: les paysages durables de São Félix do Xingu par le CIFOR


Le TNC a fourni un appui technique financier pour que cela se produise à São Félix do Xingu et plus de 80% des propriétés sont actuellement enregistrées dans le CAR.

Cependant, ce succès a eu des conséquences inattendues : bien que la déforestation ait diminué dans l’ensemble de la municipalité, elle a en fait augmenté dans les zones qui avaient été enregistrées.

Pourquoi ? Parce qu’une fois que les propriétaires s’inscrivent au CAR, ils peuvent accéder aux subventions pour l’agriculture et pour le bétail du gouvernement, dont ils avaient été privés en raison de la liste noire. Ceci leur a donné l’argent dont ils avaient besoin pour commencer à couper davantage de forêt pour le pâturage, explique Mme Gebara.

C’est une leçon importante, dit-elle : les acteurs au Brésil doivent combiner l’enregistrement au CAR avec d’autres incitations. Le TNC commence à le faire, déclare Mme Gebara. Il informe les personnes sur les autres types de crédits gouvernementaux auxquels elles peuvent prétendre si elles s’éloignent de la déforestation, comme le programme fédéral sur l’agriculture à faible émission de carbone (ABC).

LES RETARDS PÈSENT

Le programme du TNC à São Félix do Xingu, tout comme de nombreuses initiatives pilotes de REDD+, a souffert de l’incertitude mondiale au cours des dernières années au sujet de l’avenir de la REDD+ et de l’absence d’un accord mondial sur le changement climatique incluant la déforestation. Ce sont les plus pauvres des petits exploitants agricoles de la municipalité qui ont subi les pires conséquences, souligne Mme Gebara.

En 2013, la mise en œuvre des initiatives du programme a été retardée parce que le financement du carbone stocké, prévu par le TNC, ne s’était pas encore matérialisé en raison de l’incertitude mondiale sur la REDD+.

« Je pense que l’hésitation internationale était vraiment décisive dans ce cas parce que les donateurs, les exécutants et les promoteurs attendaient de voir ce qui allait se passer. Ce retard a vraiment eu un impact négatif sur le terrain », déclare-t-elle.

Alors que les petits exploitants ont réduit la déforestation principalement à cause de l’embargo fédéral, beaucoup disaient à Mme Gebara en 2013 qu’ils avaient l’impression de ne recevoir rien en retour. 

Les personnes sur le terrain doivent voir que les choses bougent. Les petits exploitants ont besoin de voir les alternatives que la REDD+ est censée engendrer

Maria Fernanda Gebara

« Ils étaient inquiets de ce qui allait se passer. Certains se plaignaient déjà qu’ils risquaient de mourir de faim parce qu’ils n’avaient pas pu faire pousser suffisamment de nourriture pour cette saison, tandis que d’autres partaient pour d’autres municipalités où ils ont pu couper suffisamment de forêt pour faire paître leur bétail ou planter des cultures », dit-elle.

Les grands propriétaires terriens avaient plus de capacité à s’adapter, mais la vie est précaire pour les agriculteurs de subsistance les plus pauvres, affirme Mme Gebara.

« Ceci augmente l’inégalité sociale. Ils arrêtent de couper les arbres – ce qui est positif, puisque les petits exploitants agricoles sont un facteur important de la déforestation dans cette municipalité; toutefois, en termes d’impact social, c’est négatif », déclare-t-elle.

Un membre de la communauté a expliqué à Mme Gebara que les stratégies de commandement-et-contrôle, ainsi que de surveillance, telles que l’embargo et le programme d’enregistrement des terres « arrêtent la fumée, mais ne résolvent pas le problème ». Ceci signifie que sans solutions alternatives viables pour les petits exploitants, les réductions de la déforestation sont susceptibles d’être de court terme.

Cette année, le TNC met en œuvre davantage d’interventions. Toutefois, selon Mme Gebara, l’ensemble du processus doit se faire plus rapidement pour convaincre les petits exploitants des bénéfices. 

« Les personnes sur le terrain doivent voir que les choses bougent. Malgré toutes les informations fournies par le TNC, les petits exploitants ont besoin de voir les alternatives que la REDD+ est censée engendrer », ajoute-t-elle.

« Parfois je pense que nous parlons beaucoup, car nous sommes soucieux de faire une consultation appropriée et informée. Dans le cas de São Félix, ils commencent à se lasser de parler, ils veulent voir des alternatives. »

EST-CE DE LA REDD ? CE N’EST PAS NOIR OU BLANC

L’initiative du TNC à São Félix do Xingu ne s’intitule plus projet REDD+.

C’est une des nombreuses initiatives brésiliennes et camerounaises ayant rejeté l’étiquette de la REDD+, selon Erin Sills, auteur principal du nouveau livre du CIFOR, «La REDD+ sur le terrain».

« Au Brésil, dans beaucoup d’initiatives, les promoteurs ont été très préoccupés par la gestion des attentes en matière de REDD+ », affirme-t-elle.

« Il y a eu des préoccupations quant à la marchandisation, ainsi qu’à l’idée qu’il pourrait y avoir des ‘cowboys du carbone’ et des personnes voulant accaparer les ressources forestières afin de tirer profit des crédits de carbone. Ceci les a poussé à penser que l’étiquette ‘REDD+’ crée plus de controverses que d’aides », dit-elle.

Dans le cas du TNC, « ils pensent maintenant clairement que la REDD+ en soi ne va pas vraiment résoudre le problème de l’atténuation du changement climatique et qu’ils doivent penser au-delà des différents secteurs et acteurs. »

Maria Fernanda Gebara déclare que, par ce processus, le programme de São Félix do Xingu montre comment la REDD+ est en train de perdre certains des éléments qui ont initialement fait d’elle une nouveauté – tels que sa focalisation étroite sur l’atténuation du changement climatique et son financement fondé sur des preuves.

Donc, s’agit-t-il encore de la REDD+ ? Est-elle toujours efficace ?

« Cela dépend de la manière dont vous percevez la REDD+. Je ne vois pas vraiment la REDD+ comme une approche fondée sur le marché, juste comme des paiements pour des services environnementaux. Pour moi, la REDD+ cherche à changer les institutions, à créer des coalitions, tout comme le TNC a essayé de faire », déclare-t-elle.

Son fonctionnement dépend, selon elle, de la rapidité avec laquelle on avance à la « phase 2 » – la mise en œuvre des mesures sur le terrain.

« Si de telles initiatives contribuent à influencer les réformes politiques fondamentales et à supprimer les incitations qui poussent à la déforestation, ceci permettra un changement transformationnel qui durera plus longtemps que la REDD+. »

Pour plus d’informations sur les sujets de cette recherche, veuillez contacter Maria Fernanda Gebara sur mfgebara@gmail.com ou William Sunderlin sur w.sunderlin@cgiar.org.

L’étude comparative mondiale sur la REDD du CIFOR est soutenue par l’Agence norvégienne de coopération pour le développement (NORAD), le Ministère australien des affaires étrangères et du commerce extérieur (DFAT), l’Union européenne (UE), le Royaume-Uni, ainsi que le Programme de recherche du CGIAR sur les Forêts, les Arbres et l’Agroforesterie, avec un appui financier de la part du Fonds du CGIAR.

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