Analyse

Le bois invisible : exploitation artisanale de bois d’œuvre en Afrique sub-Saharienne

L'Union européenne s'intéresse au secteur artisanal africain.
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The project Pro-Formal aims to analyze which policy measures could improve the EU-FLEGT chances of success in better integrating the domestic timber markets within the national legal framework. Center for International Forestry Research (CIFOR) scientist Andrew Wardell, Didier Essiane, and Paolo Omar Cerutti conducted research on informal logging in Cameroon. Here a African Padauk (Pterocarpus spp.) has been cut. Andrew Wardell/CIFOR photo

Un Padauk africain (Pterocarpus) coupé au Cameroun. L’abattage sur le court terme pour les marchés de bois domestiques en Afrique a toujours été, mais il demeurait invisible pour les observateurs du secteur et les décideurs. Photo: Andrew Wardell/CIFOR

Africa - Katiola, Côte d’Ivoire – M. Aboubakar, menuisier depuis 25 ans, est assis avec notre équipe de chercheurs pour nous aider à mieux comprendre la filière du bois artisanal en Côte d’Ivoire. Cependant, aux yeux du monde qui s’intéresse au futur des forêts en Afrique, M. Aboubakar n’existe pas.

Comme lui, ils sont pourtant nombreux en Afrique sub-saharienne: menuisiers, ébénistes, marchands de bois, transporteurs ou scieurs. Vous pouvez visiter les marchés de bois d’œuvre ou leurs échoppes à Abidjan, Accra, Yaoundé, Kinshasa, Kampala ou Nairobi. Partout, vous verrez la même chose: des montagnes de bois scié à la tronçonneuse qui sert à satisfaire la demande locale grandissante en bois d’œuvre d’une Afrique qui veut se construire. 

Tout le monde a «découvert» qu’un secteur forestier de petites entreprises mais comptant des milliers d’opérateurs «existe» bel et bien, et qu’il a une énorme importance sociale, écologique et financière

auteurs de l'étude

Pendant sept ans, notre équipe du Centre de recherche forestière internationale (CIFOR) a travaillé sur ces marchés intérieurs en collaboration avec le Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement (CIRAD) et plusieurs partenaires nationaux, conduisant des recherches approfondies sur leur fonctionnement.

On parle ici de centaines de milliers de personnes qui vivent directement ou indirectement de cette précieuse ressource; de millions de mètres cubes de bois, souvent plus que le bois officiellement exporté vers l’Europe ou la Chine; mais aussi des millions de consommateurs qui ont un besoin quotidien de ce bois.

TOUT UN MARCHÉ IGNORÉ

Même si le bois ne vous intéresse pas, allez voir dans les bases de données statistiques mondiales ou nationales, surtout celles généralement consultées par les experts du secteur, le monde universitaire, les ONG, les journalistes ou les dirigeants politiques. Ouvrez les pages web statistiques de la FAO, de l’Organisation internationale des bois tropicaux (OIBT), ou de l’UN Comtrade qui stocke les bases de données sur le commerce des produits de base, et vous verrez que ni la demande ni l’offre nationale n’existent en Afrique sub-Saharienne: il n’y aurait alors pas de marché «africain» du bois.

Comment est-on arrivé à une pareille situation? Nous pourrions citer de nombreux facteurs spécifiques à chaque pays, mais nous vous invitons plutôt à consulter la littérature existante, notamment les publications du CIFOR, du réseau European Tropical Forest Research Network (ETFRN) et de la Commission des Forêts d’Afrique Centrale (COMIFAC). 

Les opérateurs du marché domestique et régional demandent une reconnaissance politique et économique. Ils demandent des droits et des devoirs, y compris celui de payer de vraies taxes et non plus des «enveloppes» à certains agents de l’État qui ne facilitent en rien la bonne conduite de leurs opérations et contribuent à saper la bonne gouvernance en nourrissant la corruption

auteurs de l'étude

En gros, on peut résumer et dire qu’avec les diverses crises des années 1980 et les ajustements structurels des années 1990, la plupart des législations forestières des pays de l’Afrique sub-Saharienne portent une attention particulière à la production industrielle du bois. Le souci majeur était de remplir les caisses vides des États pour payer, entre autres, une dette grandissante, la taxation ou la régulation des grandes  sociétés d’exploitation étant bien plus facile que celle des filières artisanales nationales.

Dans la pratique, ceci se traduit par la seule existence de la production industrielle dans les bases statistiques nationales et internationales enregistrant la production et les exportations de bois «officielles», c’est à dire celles qui donnent lieu au paiement d’au moins certaines taxes et sont destinées à l’international.

TOUS CRIMINELS

Par contre, l’exploitation et le commerce des agriculteurs, des scieurs de long et des commerçants locaux, qui opèrent presque toujours à petite échelle, ont totalement disparu du cadre politique et statistique – s’ils y ont existé un jour… Pire, dans plusieurs pays, des lois – encore en vigueur de nos jours – ont été adoptées qui rendent de facto ces opérations artisanales criminelles.

Cela n’a pourtant pas empêché la croissance des consommations nationales liées à l’explosion démographique, à l’urbanisation et à une amélioration des niveaux de vie. Seulement voilà, criminalisés politiquement et inexistants dans les statistiques, les «artisanaux» du bois n’ont jamais pu faire entendre leur voix. Aujourd’hui, cette filière reste informelle presque partout en Afrique, opérant souvent en marge ou à l’encontre de lois inadaptées.

En 2015, année des «Objectifs du Développement Durable», une telle situation n’est plus tolérable. Nos recherches indiquent clairement que les opérateurs du marché domestique et régional demandent une reconnaissance politique et économique. Ils demandent des droits et des devoirs, y compris celui de payer de vraies taxes et non plus des «enveloppes» à certains agents de l’État qui ne facilitent en rien la bonne conduite de leurs opérations et contribuent à saper la bonne gouvernance en nourrissant la corruption.

Heureusement ces demandes semblent trouver un certain écho. En effet, depuis 2013, l’Union européenne (UE) s’est dotée d’une loi qui sanctionne l’importation de bois illégal sur son territoire. Du coup, certains pays exportateurs de bois tropical vers l’UE, se sont engagés à améliorer leurs cadres légaux, notamment en négociant avec l’UE des accords de commerce appelés Accord de partenariat volontaire (APV). Et… surprise ! Tout le monde a «découvert» qu’un secteur forestier de petites entreprises mais comptant des milliers d’opérateurs «existe» bel et bien, et qu’il a une énorme importance sociale, écologique et financière.

Notre espoir est que cette «découverte» va désormais conduire à un dialogue ouvert et transparent aux niveaux national et régional sur le rôle que cette filière peut jouer dans le développement, ainsi que sur les moyens d’atténuer ses effets les plus néfastes et d’accentuer ses contributions positives. Il est clair que, dans certains cas, la filière du bois artisanal contribue à la déforestation ou à la dégradation de la ressource (les opérateurs en sont d’ailleurs souvent conscients), mais si elle reste invisible et criminelle, comment trouver des solutions et des améliorations pour la rendre moins destructrice et plus durable ?

Wood Seller-wood quality is related to sawmill waste, - Montée Parc Market, - Yaoundé, Cameroon.

Bois à vendre au marché Montée Parc, à Yaoundé au Cameroun. Il y a des raisons d’être optimiste sur la reconnaissance des droits des «artisanaux» du bois et sur des avancées dans la lutte contre la déforestation liée au secteur forestier non réglementé à petite échelle. Photo: Ollivier Girard/CIFOR

LUEUR D’ESPOIR

Certains signaux récents permettent cependant un optimisme mesuré. Pour la première fois, dans le cadre des discussions APV avec l’UE, plusieurs gouvernements ont organisé des tables rondes réunissant autour de la même table l’État, les exploitants industriels et les opérateurs du secteur domestique  informel. Ces derniers sont nombreux, souvent encore mal organisés, parfois incapables de parler d’une seule voix, mais une chose est claire aujourd’hui: ils existent et ne sauraient rester ignorés plus longtemps.

Leur existence politique prendra du temps à se concrétiser, mais une aide bien ciblée de la part des institutions (nationales et internationales) qui se disent au service de ces opérateurs et de l’environnement pourrait accélérer leur reconnaissance et leur inclusion dans les statistiques nationales. Cela ne changera pas leur vie du jour au lendemain, mais les processus et les négociations qui vont être engagés au niveau national pour produire ces statistiques (pour le pays, pour la FAO, pour l’OIBT et pour tous les autres utilisateurs) seront cruciales et pousseront les États à reconnaître clairement l’importance politique et économique du secteur.

Pour M. Aboubakar, cela peut faire la différence entre une existence vécue dans la peur quotidienne d’être mis en prison (en payant des «enveloppes» pour l’éviter), et une vie passée à former de jeunes employés, en faisant le travail qu’il aime, en gagnant l’argent pour nourrir sa famille et envoyer ses trois enfants à l’école, et avec la fierté d’avoir lui aussi contribué au développement de son pays.

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