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Beurre de karité : la demande mondiale ne doit pas affaiblir le contrôle local

Cette précieuse ressource est vitale pour les femmes au Burkina Faso.
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Africa -

BOBO DIOULASSO, Burkina Faso — La demande mondiale en noix de karité d’Afrique se développe. Mais pour que les femmes rurales de l’Afrique de l’Ouest qui les récoltent en profitent, il ne faut pas que les entreprises et les agents de développement travaillant avec le karité essayent de court-circuiter les réseaux de grossistes locaux, suggèrent de nouvelles recherches.

L’étude, menée dans l’ouest du Burkina Faso par des chercheurs du Centre de recherche forestière internationale (CIFOR) et du Centre français de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement (CIRAD), constate que la mondialisation du marché du karité a grandement influencé les volumes et les prix des exportations de noix de karité.

Bien que les entreprises et les ONG aimeraient raccourcir la chaîne de valeur pour accroître les bénéfices des producteurs, qui sont surtout des femmes, la mondialisation a eu jusqu’à présent très peu d’impact sur l’organisation de la chaîne d’approvisionnement régionale de noix de karité au Burkina Faso.


Lisez l’étude : Coping with the Upheavals of Globalization in the Shea Value Chain: The Maintenance and Relevance of Upstream Shea Nut Supply Chain Organization in Western Burkina Faso


Ils ont constaté que pendant les 50 dernières années, une poignée de grossistes de l’ouest du Burkina Faso contrôlait les différents niveaux du réseau des commerçants locaux de noix de karité qui organisent la récolte des noix, récolte assurée principalement par des femmes rurales dans le pays. Et cela n’a pas changé.

« Nous démontrons que les grossistes, en dépit de leur organisation oligarchique, jouent un rôle important dans le bon fonctionnement de la chaîne de production et dans le partage des bénéfices avec les ruraux pauvres en amont de la chaîne », déclare Karen Rousseau, co-auteur de l’étude.

Ceci distingue la chaîne de valeur du karité de celles des autres produits agricoles tropicaux d’exportation tels que le café, le cacao, la banane, les fleurs et les légumes, qui ont tous été fortement touchés par la mondialisation.

« Nous démontrons que les commerçants et les fabricants internationaux n’ont pas réussi à prendre le contrôle en amont de la chaîne d’approvisionnement de la noix de karité », écrivent les chercheurs. Ceci est principalement dû aux caractéristiques inhérentes à la noix de karité.

A person shows shea fruit which butter is produced from the shea tree (Vitellaria paradoxa), Bukina Faso Photo by Ollivier Girard for Center for International Forestry Research (CIFOR).A person shows shea fruit which butter is produced from the shea tree (Vitellaria paradoxa), Bukina Faso Photo by Ollivier Girard for Center for International Forestry Research (CIFOR).

Un fruit du karité au Burkina Faso. Le contrôle local sur la production de noix de karité perdure malgré une croissance mondiale de la demande similaire à celle qui a transformé les chaînes d’approvisionnement d’autres cultures commerciales semblables telles que le café ou le cacao. Photo : Ollivier Girard/CIFOR

UNE RESSOURCE 100 % AFRICAINE

Contrairement à d’autres majeurs produits tropicaux d’exportation, le karité est ce qu’on appelle un produit forestier non ligneux. Les arbres du karité (Vitellaria paradoxa) sont un élément important des parcs agroforestiers se situant dans une ceinture semi-aride qui s’étend sur 5 000 km à travers de l’Afrique, allant du Sénégal à l’ouest jusqu’au Soudan à l’est. Au Burkina Faso, l’arbre n’est ni planté par les agriculteurs, ni cultivé en monoculture. Des familles d’agriculteurs sélectionnent et protègent les arbres de karité qui se situent souvent dans les champs agricoles, associés avec d’autres espèces arboricoles précieuses des parcs boisés tels que le caroubier africain (Parkia biglobosa).

Les noix sont prisées depuis longtemps par les populations locales pour leur huile de grande qualité utilisée pour la cuisine, comme crèmes pour la peau et les cheveux ou à des fins médicales. En Afrique, elles demeurent une source importante de revenus pour les femmes rurales dans la région soudano-sahélienne.

La différence de nos jours est que la demande mondiale croissante en karité a entraîné depuis 2000 une augmentation des volumes de karité négociés et une hausse des prix.

L’essor du marché de karité est fortement lié à la croissance de la demande mondiale en matières grasses et en huiles, en particulier de la part des marchés émergents de l’Europe de l’Est et des pays BRIC. Le beurre de karité a des propriétés chimiques et physiques similaires au beurre de cacao. Toutefois, il coûte moins cher et, selon certains, il améliore la qualité du chocolat en maintenant sa texture, sa dureté et son aspect brillant, tout en empêchant la formation du blanchiment gras et en augmentant sa résistance à la chaleur.

Dans leur étude, les chercheurs se sont focalisés sur la chaîne de valeur et la commercialisation de la noix de karité brute des producteurs de, soi-disant, substitut au beurre de cacao (SBC), indépendamment de l’utilisation à laquelle le karité sera destiné après la transformation.

La moitié du karité produit au Burkina Faso est actuellement exportée. Parmi cette moitié, 90 % sont exportés sous forme de noix non transformées pour produire du SBC ; les 10 % restants sont destinés à une utilisation cosmétique et pharmaceutique. Entre 2000 et 2005, la valeur des noix brutes exportées du Burkina Faso a triplé. Elle a encore augmenté sept fois entre 2005 et 2012. Les exportations totales de noix de karité (en poids) de l’Afrique ont augmenté de 35 % entre 2000 et 2005.

Ce sont de bonnes nouvelles pour les femmes rurales du Burkina Faso qui produisent ses noix, car beaucoup d’entre elles ont peu d’autres sources de revenus.

REVENU PRÉCIEUX

« Le karité est la richesse des zones rurales », déclare Adama Rabo, qui travaille depuis 1993 comme intermédiaire entre les petits et les grands grossistes à Bobo Dioulasso, deuxième ville du Burkina Faso et plaque tournante importante pour le commerce régional de karité.

« Les femmes récoltent les graines des arbres pour les vendre aux petits commerçants des zones rurales. Cet argent va généralement directement vers l’éducation et les autres nécessités des enfants », poursuit-il. « Ceci n’est pas toujours le cas avec l’argent que gagnent les hommes. »

Bien que les noix soient vendues pour l’exportation, le beurre de karité extrait des noix de karité demeure la source principale de lipides dans les régimes alimentaires locaux des zones rurales de la région. Les femmes rurales au Burkina Faso gardent toujours quelques kilogrammes de noix pour leur usage personnel, affirme M. Adama. Selon lui, le prix payé par kilogramme fluctue en fonction du prix du beurre de cacao sur le marché mondial.

Moins de 10 % des exportations de karité de l’Afrique de l’Ouest se font sous forme de beurre. Ce beurre est fabriqué à partir des noix transformées localement, généralement par des associations de femmes, pour des marchés cosmétiques spécialisés. Bien qu’elles ne représentent qu’une fraction infime des exportations, ces exportations donnent l’image positive d’une chaîne de valeur de commerce équitable. Elles sont également les plus visibles au niveau international.

L’exportation de noix de karité brutes, que les chercheurs ont examiné, est beaucoup moins bien documentée. Cette chaîne de valeur implique un grand nombre de ruraux pauvres à travers de l’Afrique de l’Ouest et elle est cruciale au soutien de leurs moyens de subsistance.

LE NIVEAU LOCAL EST ESSENTIEL

L’étude montre clairement que la chaîne de valeur du karité est différente des autres chaînes de valeur qui sont plus axées sur les acheteurs. Les grandes entreprises transformant les noix en SBC contrôlent le processus de fabrication et la partie en aval de la chaîne de valeur. Ils contrôlent donc les prix et les marges. Néanmoins, les grossistes du Burkina Faso ont maintenu une emprise sur l’amont de la chaîne de valeur du karité.

L’étude fournit aux acteurs du développement, au gouvernement et aux ONG des informations importantes sur la structure et la gouvernance de la chaîne de valeur de la noix de karité brute du marché agroalimentaire. Celui-ci est principalement ravitaillé par des femmes agricultrices généralement appauvries.

Les chercheurs font valoir que les commerçants reliant les agriculteurs et les exportateurs ne peuvent pas être considérés uniquement comme des « resquilleurs ». Au lieu de cela, ils sont inextricablement liés aux réseaux de leurs commerçants et leurs exportateurs de karité et gardent des marges relativement faibles. Seuls quelques-uns sont impliqués dans la spéculation sur les prix. Ils représentent des acteurs utiles et adaptés dans la chaîne de valeur du karité, en créant de la valeur aux niveaux local et national pour cette ressource importante et typiquement africaine.

Ainsi, ils concluent que les entreprises ou les ONG travaillant dans le domaine du karité devraient considérer avec plus de soin le rôle des grossistes dans la chaîne de valeur et dans l’autonomisation des ruraux pauvres.

« Essayer de les contourner, même avec l’objectif louable d’autonomiser des groupes sociaux marginaux, entraîne le risque d’exclure d’autres ruraux pauvres qui dépendent des revenus tirés du karité », avertissent les chercheurs.

Selon Andrew Wardell du CIFOR, il faudrait davantage de recherches sur les chaînes de valeur du karité au Burkina Faso et au Ghana.

« Les recherches devraient effectuer le suivi des changements au sein de l’industrie du karité afin de déterminer comment les nouveaux régimes de réglementation régissant les marchés d’exportation affectent les divers acteurs de la chaîne de valeur du karité et comment la mondialisation affecte la ressource elle-même, par opposition à d’autres facteurs de dégradation des systèmes agroforestiers dans lesquels les arbres de karité sont si importants », déclare M. Wardell.

Pour plus d’informations sur ces recherches, veuillez contacter Karen Rousseau à l’adresse karen.rousseau@cirad.fr ou Andrew Wardell à l’adresse a.wardell@cgiar.org.

Les recherches du CIFOR sur les chaînes de valeur de la noix de karité sont financées en partie par le Programme de recherche du CGIAR sur les forêts, les arbres et l’agroforesterie.

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